jeudi 17 février 2011

FEMMES DU 6EME ETAGE

Cinéma

Le maître très coincé et la soubrette accorte

La jolie et réussie comédie de Philippe Le Guay sort dans nos salles. Les Femmes du 6e étage, de Philippe Le Guay. France. 1 h 46.

Il y eut un temps, dans les années 1930, où le cinéma français, comme le théâtre, était plein de soubrettes et de domestiques. Dans les hôtels particuliers des riches comme dans la Règle du jeu, de Renoir. Mais aussi dans des milieux moins fortunés, voire le Paris des films de René Clair, quand on pouvait encore parler de mixité. Les immeubles n’avaient pas d’ascenseur et la ségrégation sociale se faisait verticalement. Les possédants occupaient les étages nobles, ceux hauts de plafond aux cheminées de marbre chevauchées de miroirs, tandis que la pipelette, revêche par convention, invectivait les couche-tard depuis sa loge et que les boniches se faufilaient jusqu’aux étages élevés par l’escalier de service, celui non doté d’un tapis. On ne se croisait guère mais quand même, davantage que du jour où, RER aidant, la ségrégation horizontale allait remplacer la verticale. Un film comme celui de Philippe Le Guay ne serait pas envisageable en le faisant se dérouler aujourd’hui. C’est d’ailleurs avec toute la nostalgie qui s’impose, celle issue de la promiscuité des petites gens due aux toilettes sur le palier et au point d’eau dans le couloir, qu’il nous oblige à nous remémorer les années 1960. Nous sommes à une époque où le mot chômage n’épouvante pas et où on peut converser simplement sans se traiter de noms d’oiseaux composés de mots américains de quatre lettres.

À l’étage noble vit Jean-Louis Joubert, agent de change dans une étude à l’austérité balzacienne, accaparé par son métier. Fabrice Luchini vampirise goulûment le rôle pour notre plus grand bonheur, quoique davantage dans la réserve que d’habitude, ainsi que l’exige le scénario. Chez lui, on trouve sa femme Suzanne (Sandrine Kiberlain), modèle de conformisme bourgeois ayant la haute main sur son cher et tendre, deux gamins à qui on flanquerait volontiers des baffes tant ils exaspèrent avec leurs petits costumes cravates de pensionnaires dans l’enseignement privé et une domestique que nous verrons peu car cela tourne vinaigre avec Madame. Il faut donc lui trouver une remplaçante et c’est là que le film commence. L’heure étant aux bonnes espagnoles, voici Maria (Natalia Verbeke) retenue. Cette dernière vit dans l’immeuble même, au sixième étage, avec une joyeuse tripotée de congénères dont sa tante Conception (Carmen Maura). Très vite, le film prend ses marques en opposant la chaleur latine et la fraternité des employées de maison, au-delà de leurs divergences (l’une a la fibre syndicale, une autre est une grenouille de bénitier…), à l’ordonnancement étriqué des bourgeois français. Comme il se doit, Jean-Louis va être attiré par la liberté de Maria.

Philippe Le Guay, assisté de Jérôme Tonnerre à l’écriture, est parvenu à construire là une comédie populaire sans une once de vulgarité, chose devenue rare (on n’en n’avait pas vu depuis, disons, l’Arnacœur). C’est en effet un peu de Sous les toits de Paris ou du Crime de monsieur Lange qui ressurgit. Tant mieux.

Jean Roy, pour l'Humanité

Avis ACTUSe : Excellent film ***

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