lundi 18 juillet 2011
AFGHANISTAN : COMPRENDRE CE CONFLIT !
Afghanistan: "Tout doit être présenté comme une victoire"
Avec 17 soldats tués en six mois, dont six la semaine dernière, la France connaît des pertes militaires considérables en Afghanistan. Georges Lefeuvre, ancien diplomate, anthropologue et aujourd’hui directeur de l’Af-Pak Research, explique pourquoi cet été pourrait être encore plus meurtrier.
17 soldats français ont été tués en six mois en Afghanistan, et vous annoncez un été meurtrier pour nos troupes. Pourquoi ?
Georges Lefeuvre. Le contexte actuel fait effectivement craindre le pire. A la mi-décembre, un 51ème soldat français a été tué ; en ce début juillet, on atteint un total de 70 morts, soit 17 militaires tués en un peu plus de six mois, contre 60 en 10 ans. Les soldats français sont décédés pour la plupart dans le district de Tagab, où est installée la base française. C’est avec celui d'Alasay l’un des districts de la province de Kapisa (à l’est de l’Afghanistan) où les combats sont les plus intenses et les plus meurtriers. Cette situation est le fruit des décisions américaines et de la stratégie des insurgés dans cette région. Des groupes composés de talibans pakistanais du Waziristan de type TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), proches d’Al Qaida et du réseau Haqqani, mènent, depuis l'agence tribale pakistanaise de Bajaur et depuis environ 2 ans, des offensives régulières dans ces zones afghanes du nord-est dont ils contrôlent désormais trois provinces : le Nuristan, le Laghman et le Kunar. Or, dans cette dernière, la vallée de Korengal avait été abandonnée par l’Otan durant l’été 2010. Dès septembre, les Etats-Unis se sont aperçus que des camps d’entraînement d’insurgés y avaient été déployés. De même, en février 2011, les Etats-Unis ont décidé d'abandonner leur poste militaire de la vallée de Pech qui assure la communication entre le Kunar et le Laghman. Les insurgés ont pu s’engouffrer dans toute cette zone, située aux portes de Kapisa.
La France est donc aujourd’hui en première ligne ?
Georges Lefeuvre. Les insurgés visent le dispositif militaire français de Kapisa. Ils y voient le dernier obstacle avant la jonction avec les poches de résistance qui sont dans le nord de l’Afghanistan (régions du de Baghlan et de Kunduz). De là ils peuvent aussi harceler la base militaire américaine de Bagram qui est à quelques kilomètres plus au sud, et éventuellement Kaboul. Cette stratégie des insurgés n’a pas pour but de prendre le pouvoir. Le TTP, les réseaux Haqqani, et les réseaux exogènes d’Al-Qaida, sont là pour déstabiliser les Etats-nations, les frontières, les capitales, avec l’objectif d'ouvrir l'espace à l'instauration d'un Khalifa. Dans cette optique, Kapisa est un enjeu majeur, et on assiste actuellement aux premières offensives de l’été.
Pour quelles raisons Nicolas Sarkozy, dès son arrivée au pouvoir, a-t-il décidé de s’installer dans une zone si dangereuse ?
Georges Lefeuvre. Pendant sa campagne, alors qu'un humanitaire français, Éric Damfreville, était otage des talibans, Nicolas Sarkozy avait indiqué qu'il se désengagerait d’Afghanistan. Mais une fois élu, dans un souci personnel de s’imposer sur la scène internationale, et à l'occasion du sommet de l'OTAN à Bucarest en avril 2008, le président a décidé d'augmenter les effectifs français de 700 soldats et voulu montrer qu’il était plus que d'autres capable de déployer nos soldats là où aucune autre armée ne souhaitait plus rester! Mais quand les militaires français ont pris la relève de la 101ème division aéroporté américaine, dans la province de Kapisa en août 2008, ils ont été «accueillis» par une embuscade qui a fait dix morts. Désormais positionnée sur une zone hautement stratégique, la France a eu pour mission de «pacifier» la région et de construire une route permettant un meilleur ravitaillement de la grosse base américaine de Bagram en provenance du Pakistan, mais aussi des postes avancés dans le nord du pays, sans avoir à passer par Kaboul. Des responsables militaires avaient pourtant pointé des incohérences stratégiques.
Quel regard portez-vous sur les récentes annonces de retrait faites par la France, les Etats-Unis et la Grande Bretagne ?
Georges Lefeuvre. En France comme aux Etats-Unis, la désinformation a débuté face aux échéances électorales de 2012. La guerre, le retrait : tout doit être présenté comme une victoire, quitte à travestir la réalité pourtant sans appel. Il n’y aucune réconciliation nationale en Afghanistan. J’étais contre une occupation de l'Otan au delà de l'intervention militaire de 2001, mais aujourd’hui, il est tout aussi criminel de partir dans de telles conditions. Sur place, les Afghans se préparent déjà à une guerre civile. ll n’y a pas eu aucune avancée sur un traitement politique des vraies causes insurrectionnelles. Même à Kaboul, l’Assemblée nationale afghane est en guerre ouverte contre le président Karzaï, sur fond de compétitions ethniques de pouvoir entre Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, qui peut vite dégénérer. Comme en Tunisie où l’on disait : «c’est Ben Ali ou les islamistes», en Afghanistan, on fait comme si la seule alternative était entre l’Otan et les talibans. Ce qu’il faut, c’est s’attaquer au problème essentiel : la question pachtoune (les 45 millions de Pachtouns sont éclatés entre le Pakistan (15%) et l'Afghanistan, où ils représentent 50% de la population totale, ndlr). Elle est le véritable terrain fertile des talibans qui sont eux-mêmes le terrain fertile des réseaux terroristes du type Al Qaida.
PUBLIE PAR L'HUMANITE
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