Depuis Bamako, où il vit, le romancier Ousmane Diarra, qui publie le Collège des désirs, roman dystopique sur la prise de pouvoir de fanatiques islamistes, expose ses raisons d’espérer, grâce à la résilience du peuple.
Ousmane Diarra (né en 1960 à Bassala, Mali), ancien bibliothécaire à l’Institut français de Bamako, est un romancier reconnu. Il a remporté le prix Amadou-Kourouma et le prix RFO pour Vieux Lézard (Gallimard, « Continents noirs », 2006). Il répond à nos questions depuis Bamako, où il vit. Il parle de la situation de son pays, ainsi que de son dernier roman, le Collège des désirs (Asmodée Edern Éditions, 25 euros), une dystopie dans laquelle le Mali est occupé par des hordes d’islamistes qui interdisent à peu près tout, y compris de rire.
Le Collège des désirs est un roman très ancré dans la réalité immédiate du Mali. En quoi votre expérience quotidienne sur place a-t-elle nourri votre imaginaire ?
J’ai écrit l’histoire en imaginant les conséquences que pourrait avoir la conquête du pouvoir par un imam, tout en rappelant les djihads que le Mali a connus de par le passé, si violents et dévastateurs que, de nos jours encore, quand une calamité dépasse tout entendement, on dit que c’est « jaadi », soit le djihad.
L’éventualité de la prise du pouvoir par un imam radicalisé reste très mince. Les événements en cours ont démontré que les populations maliennes rejettent l’islam politique et ne seront jamais d’accord avec l’arrivée d’un religieux au pouvoir.
Depuis
l’âge de 13 ans, j’observe les prêcheurs hausser le ton, devenir
agressifs et violents envers les non-musulmans, les « cafres », comme
ils les appellent.
La violence verbale a toujours précédé la violence physique, mais la conquête du pouvoir par un imam n’est pas probable. Dans mon roman, j’ai voulu mettre mes compatriotes en garde contre les conséquences d’une telle éventualité.
Des informations nous sont parvenues, selon lesquelles le blocus de l’essence, aux portes de Bamako, par les djihadistes du Jnim (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) mettait en danger le pouvoir militaire actuel.
Beaucoup de ces attaques de citernes se faisaient à des centaines de kilomètres de Bamako. Aucune ville ni aucun village n’était contrôlé par les djihadistes du Jnim. Ceux-ci surgissaient des bois, tiraient sur les citernes avant de disparaître ou d’être tués par les soldats.
Au lieu de provoquer la panique, effet probablement recherché par les auteurs de ces informations erronées, ce traitement de l’information a renforcé la résilience des Maliens, en plus du rejet total de tout radicalisme religieux. En pleine crise du carburant, en réponse aux menaces proférées par Bina Diarra, le sulfureux personnage chargé de la communication du Jnim, un grand concert s’est tenu à Bamako.
Le recrutement du Jnim s’effectue désormais en bambara, et non plus en arabe…
Le Jnim a fait d’abord ses communications en langue arabe. Il est ensuite passé au tamasheq, au fulfulde (langue peule) Maintenant qu’ils ont essaimé un peu partout, ils le font en langue bambara, celle de la majorité des populations maliennes. C’est une stratégie. Mais à voir les réactions massives et violentes des Maliens et des Maliennes aux propos de Bina Diarra, elle est vouée à l’échec.
À Bamako, des femmes l’insultent. Quand il avait ordonné que toutes les femmes devaient désormais porter le hijab, une jeune fille lui avait répondu que les femmes allaient plutôt se couvrir avec ses attributs masculins ! Ce qui visait à terroriser la population est devenu une source d’inspiration et de création artistique.
Vous mettez en lumière l’esprit bambara et l’animisme originel, face à un monothéisme guerrier de longue date.
L’épicentre de la résistance à l’islamisation armée a été l’empire de Ségou, fondé par les Bambaras. Il fut aussi le dernier État dont l’animisme était la religion d’État, aux côtés d’un islam très ouvert. Rois, princes, officiers, jusqu’aux simples citoyens, tout en pratiquant ouvertement et officiellement les cultes traditionnels animistes, recouraient aux services des marabouts musulmans. Les frontières entre l’animisme et l’islam dit soudanais étaient minces.
« Les Maliens sont contestataires, par nature. »
La laïcité n’est pas un héritage colonial français, comme d’aucuns ont tendance à le penser. Elle a existé bien avant et régulait les sociétés sahéliennes, jusqu’à la chute de l’empire de Ségou sous l’assaut des djihadistes d’El Hadj Omar Tall (1861). Les Bambaras n’ont pas été les seuls à résister à l’islamisation. Jusqu’à une date récente, les communautés non islamisées, Bobos, Sénoufos, Miniankas, et même des Peuls, se définissaient comme « Bambara » pour dire qu’ils ne sont pas musulmans.
Comment sentez-vous, en ce moment, l’atmosphère de Bamako et au-delà ?
Hommes et femmes, jeunes et vieux tournent en dérision la prétention des djihadistes et les imams d’obédience wahhabite. Ils raillent et même insultent des imams wahhabites, soupçonnés d’être de connivence avec les djihadistes. On assiste au retour en force des cultes traditionnels et de l’islam soudanais, ouvert et tolérant. Les Maliens n’ont jamais été aussi unis et déterminés.
Le Mali ne vous paraît pas au bord du gouffre ?
Si le Mali continue sur cette lancée, et je pense qu’il va le faire, tant les Maliens sont désormais déterminés à sortir définitivement de cette longue anomie, il s’éloignera du gouffre. Je ne dis pas qu’il ne reste pas d’embûches, mais c’est une voie sans retour que le Mali a empruntée, le Mali et d’autres pays du Sahel, fatigués de la guerre, de l’insécurité, de l’instabilité. La sécurité est la priorité pour tout le monde.
Votre fresque épique, le Collège des désirs, ne néglige pas une histoire d’amour… Pour conjurer le pire ?
En effet. Ohiri et Ahiri, les amoureux éternels du roman, sont des messagers de la paix. C’est pour mettre le doigt là où ça fait mal, parlant de la société malienne qui se fourvoyait dans l’intolérance, la violence, la haine gratuite, oubliant que personne ne sera sauvé si tout le monde ne l’est pas, oubliant nos valeurs ancestrales de solidarité, de tolérance et de coexistence pacifique.
Que pensez-vous des militaires au pouvoir ?
Je ne souhaiterais pas qu’ils s’éternisent au pouvoir. Je pensais qu’ils allaient faire comme leurs prédécesseurs, civils ou militaires ; se vautrer dans la corruption, les ors du pouvoir et saigner le pays à blanc. Au vu des efforts qu’ils déploient pour remettre le pays sur les rails, après une longue anomie, je garde de l’estime pour eux. Le chantier est immense, les adversités féroces. Il ne s’agit plus d’hommes ou de régime, mais de la survie existentielle du Mali en tant que nation. Le peuple semble avoir pris conscience de tous ces enjeux.
C’est ce qui explique son soutien au pouvoir. Les Maliens sont contestataires, par nature. Une fois qu’ils sont d’accord, ils foncent droit devant eux. Ils n’écoutent pas les sons de cloche venus d’ailleurs. D’où l’extrême violence de leur réaction, quand ils sont déçus par leurs dirigeants.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire