Le dessinateur Quino a créé un personnage intemporel sous les traits d’une petite fille argentine. Cette fan des Beatles est une indignée avant l’heure, révoltée par les guerres, les injustices… et la soupe.
Cathy Dos Santos, l'HumanitéElle a 6 ans à tout casser, et elle les aura toujours. Avec sa bouille ronde, ses yeux en forme de point, une boule en guise de nez et sa lourde tignasse qu’elle dompte difficilement grâce à un gros ruban, on lui donnerait presque le bon Dieu sans confession.
Presque, car l’apparence sage de cette fillette en robe courte et socquettes est trompeuse. Ses reparties sont aussi cinglantes que philosophiques. Curieuse à l’envi, elle bombarde son entourage de questions désarmantes. Elle a toujours de la suite dans les idées et elle le fait savoir. Elle, c’est Mafalda, une gosse de Buenos Aires née du génie visionnaire de Joaquin Salvador Lavado Tejon, dit Quino.
Mafalda, de la presse argentine au succès mondial
Elle a failli ne jamais voir le jour. Au début des années 1960, le dessinateur est approché par une agence publicitaire qui souhaite créer une bande dessinée pour promouvoir des produits électroménagers de la marque Mansfield. D’où l’idée d’un prénom commençant par un M.
La campagne publicitaire finira dans un tiroir (et ce n’est pas plus mal). Mais très vite, Quino ressort son personnage des cartons pour la presse argentine. La môme à l’humour décapant fait sa rentrée des classes dans l’hebdomadaire Primera Plana en septembre 1964 puis migre vers le quotidien El Mundo qui publiera les strips jusqu’en 1973. Le succès est rapide et planétaire.
Le coup de maître de Quino tient à l’esprit constamment en éveil d’une gamine aussi touchante que déstabilisante. C’est une avant-gardiste qui aborde des sujets comme l’écologie, d’une incroyable modernité pour l’époque. Elle adore les Beatles autant qu’elle déteste la soupe, allégorie de l’armée qui a fait de l’Amérique latine le royaume de ses terreurs.
Une critique sociale à hauteur d’enfant
Le recours à cette image permet au dessinateur d’échapper à la censure car son personnage hypersensible a une conscience de classe bien aiguisée. Rien ne la laisse indifférente, au grand dam de ses parents. Sous des traits fins et simples, Quino a construit un univers à hauteur d’enfant qui parle aussi aux grands.
Dans un premier temps, Mafalda évolue dans son cercle familial, confronté aux difficultés quotidiennes qui taraudent la classe moyenne argentine. Le salaire du père peine à couvrir les factures, l’inflation lancinante mine le pouvoir d’achat. La mère est une femme au foyer qui a abandonné ses études pour s’occuper de sa progéniture.
Ce que lui reproche cruellement Mafalda qui jure qu’elle ne suivra pas le modèle maternel. La petite est une féministe assumée. Elle s’affronte souvent avec ses amis qui vont peu à peu faire leur apparition dans le comic. Il y a sa copine Susanita, une bêcheuse égoïste, au look prétendument bourgeois, qui rêve de fonder une famille après un mariage fortuné. Figure de la réaction conservatrice, Manolito, fils de commerçant, est un capitaliste en herbe qui aspire à transformer l’épicerie familiale en multinationale.
Une petite fille humaniste, précoce et indignée
Il y a aussi Miguelito, une sorte d’anarcho-libertarien avant l’heure, qui a une sainte horreur des impôts et voue une admiration au Duce sous l’influence de son grand-père. Le doux rêveur de la bande, c’est Felipe, fan de cow-boys et grand angoissé de la vie.
Chantre de la gauche, Libertad (Liberté) dont le prénom dit beaucoup, incarne les classes laborieuses et populaires. Plus tard, naît Guille, le petit frère de Mafalda, qui lâchera sa tétine à mesure qu’il découvre le monde et adoptera un parler parfois aussi franc que celui de sa sœur.
Le monde et son avenir, c’est justement la grande préoccupation de Mafalda. Elle voue une attention toute particulière à sa mappemonde et n’hésite pas à chiper les crèmes de beauté de sa mère pour pommader son globe avili par les atrocités des puissants de la planète. « Sais-tu pourquoi ce monde est beau ? demande-t-elle à son ours en peluche en montrant son planisphère. Parce que c’est une maquette. L’original est désastre ! » Elle tient les guerres en horreur.
Une fillette visionnaire qui savait pointer les injustices
Alors, quand elle sera grande, Mafalda s’imagine haute fonctionnaire aux Nations unies, voire interprète, pour tronquer délibérément les propos incendiaires des dirigeants qui pourraient provoquer de nouveaux conflits. La pauvreté et les injustices la révoltent.
« Incroyable, l’importance de l’index », se dit-elle en pointant son doigt d’un air menaçant. « Un patron met son index comme ça, poursuit-elle, et trois mille ouvriers sont à la rue ! AHHHHHH ! Ainsi les chômeurs, c’est comme les livres… on les met à l’index ! »
Neuf ans après la naissance de Mafalda, et malgré sa popularité, Quino a préféré poser le crayon. Pour ne pas lasser son public. Pour préserver aussi cette petite fille humaniste et précoce, indignée et malicieuse qui regardait ses semblables avec gravité, ironie et compassion.
Mafalda – Intégrale 60 ans, Quino, préface de Claire Latxague, Glénat, 648 pages, 35 euros. Dernier ouvrage paru : Mafalda et l’enfance, Quino, Glénat, 208 pages, 18 euros.


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