En l’absence de système public, les habitants du pays sont livrés au monopole du marché privé. Cotisations en hausse, mauvaise couverture, prix des médicaments totalement « libres » : se soigner sans se ruiner devient une angoisse nationale.
Elle attendait le courrier avec nervosité. Elle savait qu’à l’intérieur se trouverait une facture mais elle en ignorait le montant. Depuis son installation aux États-Unis, Marie avait appris qu’y être malade relevait parfois de la roulette russe, même avec une assurance. C’était le point qu’elle soulevait en premier lorsqu’on l’interrogeait immanquablement sur les différences entre son pays d’adoption et celui dans lequel elle a passé les vingt-cinq premières années de sa vie, la France.
Quelques jours plus tôt, saisie d’une nouvelle crise, elle avait appelé une ambulance qui était venue la chercher dans l’école où elle enseigne et l’avait conduite dans un hôpital agréé par son assureur. Dans la salle d’attente, la trentenaire avait dû répondre à la question d’une secrétaire : « Avez-vous les moyens de payer ? » Percluse de douleurs, elle avait répondu d’un ton agressif. En France, on lui demandait sa carte Vitale. Ici, la carte bleue.
Quelques heures, une radio et quelques médicaments plus tard, Marie pouvait rentrer chez elle, relativement apaisée. L’examen médical n’indiquait aucune gravité. Tout était rassurant… sauf l’addition à venir. L’angoisse s’est transformée en stupéfaction lorsque quatre chiffres sont apparus : 1 500. Pour autant de dollars. Le « plan » de l’assurance ne couvrait en effet pas ce genre d’examen.
Le casse-tête de se soigner sans se ruiner
Aux États-Unis, en l’absence de « Sécu » ou de NHS (National Health System), c’est l’inégalité à tous les étages. Les deux tiers des États-Uniens sont couverts par une assurance privée fournie par leur employeur. L’étendue de la couverture dépend de la capacité de négociation des syndicats – lorsqu’il y en a – lors de la renégociation des conventions collectives (en général tous les quatre ou cinq ans) ou, le plus souvent, du seul bon vouloir des employeurs.
Généralement, les salariés ont droit à un plan basique qu’ils peuvent améliorer en payant des suppléments. Marie et Steve, son mari, ont opté pour la « mise à niveau » 2 : 230 dollars par mois, renonçant, en croisant les doigts, à la couverture totale pour 800 dollars mensuels. Ainsi, soigner une carie leur revient à 150 dollars. Si le check-up annuel chez le généraliste est inclus, les prises de sang ne le sont pas. Encore des centaines de dollars qui filent. Une visite chez un spécialiste, style dermato ? 250 dollars.
Chaque Américain est confronté à ce casse-tête : comment se soigner sans se ruiner. L’« Obamacare », votée en 2010, n’a pas changé cette dynamique fondamentale. Barack Obama avait mené campagne sur une proposition de création d’un système public, financé par les cotisations salariales et patronales, en concurrence avec les assureurs privés. Une fois arrivé à la Maison-Blanche, il est entré en négociation avec les républicains opposés à ce principe.
C’est un compromis bancal qui en est ressorti avec une double obligation : pour les compagnies privées, d’assurer tout le monde là où elles refusaient les personnes aux « conditions préexistantes » (antécédents familiaux, diabète…) ; pour les États-Uniens de contracter une assurance, sous peine d’amende. La gauche a dénoncé le renoncement à un engagement de campagne, la droite libertarienne, une entrave aux libertés individuelles.
Si le nombre de non-assurés a baissé (de 16 % de la population à 8 %), le problème systémique des « mal assurés » demeure. Pourtant les États-Unis consacrent 17 % de leur PIB aux dépenses de santé contre 12 % à la France et 11 % au Royaume-Uni. Où part donc tout cet argent ?
Selon le site d’investigation en ligne The Lever, depuis 2010, « les profits des cinq plus grosses compagnies d’assurances ont augmenté de 230 % ». L’absence de « régulateur » public permet aux laboratoires de pratiquer les prix sans quasiment aucune limite. Bernie Sanders prend régulièrement l’exemple de l’insuline qui coûte dix fois plus cher aux États-Unis qu’au Canada. Enfin, la complexité du système conduit à des usines à gaz bureaucratiques qu’il faut financer. Une structure unique permettrait des économies d’échelle de nature à alléger le fardeau financier.
Selon les dernières données de la Kaiser Foundation Family, la cotisation moyenne annuelle pour une famille se situe à près de 26 000 dollars. Le fait que l’employeur la prenne en charge dans les deux tiers des cas ne résout pas l’équation puisque les salaires sont amputés d’autant.
Un bout de Sécu à la française ?
Dans le champ des puissances nées de la révolution industrielle, le système de santé états-unien demeure à la fois le plus coûteux et le plus inefficace. En termes d’espérance de vie (79 ans), les États-Unis sont plus alignés sur les pays en développement que les pays développés (tous au-dessus de 80 ans). Pourtant, la création d’un système public demeure le serpent de mer de la vie politique.
Le premier président à avoir tenté de l’instaurer fut Franklin Delano Roosevelt pendant ses réformes structurelles du New Deal. Le démocrate a réussi à imposer la reconnaissance du fait syndical ainsi qu’un système de retraites (appelé Social Security) et d’indemnisation du chômage, mais a échoué à mettre en place une couverture maladie universelle. La faute à la branche sudiste de sa coalition qui estimait qu’elle profiterait trop… aux Noirs.
C’est l’un de ses successeurs, le démocrate Lyndon B. Johnson, qui a ouvert une brèche – mais pas plus – dans le monopole du privé avec la création de deux programmes fédéraux publics, Medicare (pour les plus de 65 ans) et Medicaid (pour les familles à faibles revenus).
Depuis qu’ils ont passé le cap des 65 ans, Jan et Jerry sont couverts par Medicare. « On paie deux fois moins qu’avant, calcule la retraitée. Et on est mieux couverts. » Son mari a été diagnostiqué de la maladie de Parkinson il y a un an, ce qui nécessite un traitement lourd et coûteux. Mais avec la « couverture Medicare », il n’y aura pas d’hypothèque à poser sur la maison de Denver où ils reçoivent amis et famille.
L’argent rendu disponible leur sert à multiplier les voyages « afin d’en profiter jusqu’au bout ». Une fin de vie avec un bout de Sécu à la française… que Bernie Sanders veut étendre à l’ensemble de la population (« Medicare for All »), une proposition plébiscitée par les États-Uniens (60 %, contre 27 %, selon un sondage réalisé par The Economist et YouGov en juillet 2025) mais ignorée par les élus du Congrès.

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