samedi 30 avril 2011

Cinéma/ Le capitalisme vu comme farce et attrape-nigaud


De la conquête de l’argent comme un des beaux-arts. Une pochade qui frappe fort et juste à destination d’un grand public qui ne devrait pas bouder. Moi, Michel G., milliardaire, 
maître du monde, de Stéphane Kazandjian. France. 1 h 27.


Michel G., c’est Michel Ganiant, suivez mon regard. Sa devise pourrait être : «Faire travailler les autres davantage pour s’en mettre dans les poches jusqu’à l’indécence. » Encore qu’on puisse les plaindre, les vraiment riches, tant cela exige de temps et de boulot pour faire sa cour, traquer la petite niche fiscale, repérer la bonne affaire, faire son trou dans la jungle du capitalisme international, entretenir un train de vie permettant de rendre service à la relation ayant à se détendre dans une île de rêve, être attentionné envers l’épouse indispensable à son standing à qui il faut bien quelques jolis présents en échange de sa plastique à damner un saint et, malgré tout cela, trouver encore une heure de temps en temps pour se prouver qu’on est un père de famille capable de shooter dans un ballon pour la plus grande joie des marmots.

C’est sur cette trame, et à l’aide de moult clins d’œil et de références, que Stéphane Kazandjian a développé le sujet de sa comédie, tricotant serré pour que rien ne mollisse. Non qu’une telle histoire soit dure à écrire. La pochade est telle qu’il suffisait de prendre un cahier et de tout noter de l’actualité et de ce qu’ont été les vies de Bernard Tapie, Jean-Marie Messier, François-Henri Pinault, Liliane Bettencourt, Bernard Arnault, Jacques Séguéla, Nicolas Sarkozy dans sa période bling-bling et quelques autres pour que le compte soit bon. Mais, au moins, l’auteur ne l’a pas joué à la paresseuse. Jusqu’au bout, ce qui n’est pas si courant dans les comédies françaises actuelles, le plein est refait et la voiture ne se contente pas d’avancer en roue libre.

La forme, elle, relève de la mise en abyme selon le principe du film dans le film, puisqu’il s’agit du portrait que Michel Ganiant a commandé à un journaliste contestataire (joué par Laurent Lafitte) afin de se distinguer des politiciens et hommes d’affaires qui croient devoir écrire leur livre. D’où une esthétique fondée sur de petites séquences, des saynètes, qui visent à donner à l’ensemble l’aspect d’un reportage de M6 pour l’émission Capital. Cela peut difficilement déboucher sur du grand art, mais bon, ce n’est pas parce que les chansonniers ont rarement écrit de la grande littérature qu’il faut dédaigner de les fréquenter. Car la forte valeur de ce film est précisément d’être sympathique (et si vrai). Bien écrit, on l’a dit, il donne aux comédiens un texte dont ils se sont emparés goulûment, en particulier François-Xavier Demaison dans le rôle-titre. Guy Bedos apparaît dans un chouette contre-emploi.

Jean Roy, l'Humanité

jeudi 28 avril 2011

"Un pas historique pour la Palestine"

Par Patrick Le Hyaric*


Une très bonne nouvelle nous parvient du Caire. Les responsables palestiniens du Fatah et du Hamas ont décidé de s’entendre et de former ensemble un gouvernement provisoire, chargé de gérer la Palestine et d’organiser les élections législatives et présidentielles, prévues à l’automne prochain. Comme dans d’autres pays arabes, la jeunesse a été à la pointe de la demande d’unité particulièrement à Gaza.

Si cela se concrétise, un pas décisif, un pas historique supplémentaire serait accompli dans le formidable tourbillon émancipateur qu’est en train de vivre cette région. « Enfin » ! Dirons-nous avec des millions d’individus de par le monde qui l’attendait depuis longtemps. Cela aurait de multiples conséquences.

Cela ouvrirait la voie à un nouveau débat démocratique à l’intérieur de la société palestinienne, débouchant sur l’élection des députés au Conseil législatif palestinien et du Président de l’autorité palestinienne qui pourrait devenir le premier Président de Palestine, d’un Etat palestinien indépendant, démocratique, pacifique.

En effet l’unité palestinienne permettrait sa reconnaissance par l’Organisation des Nations-Unies de l’Etat palestinien. La France doit désormais le faire sans attendre. L’Union européenne aussi. Je l’ai demandé en séance publique du Parlement européen à Mme Asthon, la haute représentante de l’Union européenne, le 9 mars dernier.

Avec force des intellectuels israéliens, parmi les plus prestigieux, l’ont réclamé dans un vibrant appel il y a quelques jours.

En dénonçant ce projet d’accord, la direction israélienne montre qu’elle veut que rien ne change dans cette région du monde. Elle s’en trouvera encore davantage isolée sur ses positions injustifiables. Contrairement à ce qu’elle prétend, on peut raisonnablement penser que sous la pression populaire, ce n’est pas l’intégrisme qui est en train de gagner.

En vérité, le gouvernement de l’ultra-droite israélienne sait que la reconnaissance de l’Etat palestinien par l’ONU changerait beaucoup de choses. L’occupation des territoires palestiniens, devenu pays souverain, ferait automatiquement encourir à Israël des sanctions internationales effectives. Les demandes, maintes fois répétées en vain, sur l’application des multiples résolutions de l’ONU, changeraient de nature. Il en serait aussi fini des tentatives de marchandage pour s’accaparer des territoires. Fini de l’implantation de colonies en échange de promesses de paix jamais tenues. Rien ne serait plus comme avant. Des crimes de guerre perpétrés à Gaza au blocus, de la colonisation à l’élévation du mur jusqu’à l’emprisonnement de citoyens et d’élus palestiniens, tout cela deviendrait intolérable pour une majorité de la population mondiale et indéfendable à Washington comme à Bruxelles.

D’autre part, un rapport des Nations-Unies considère que, désormais, les conditions économiques d’un Etat viable en Palestine sont réunies.

Enfin, les mouvements d’émancipation démocratique en cours dans les pays du Maghreb et du Machrek pousseront peut-être les chancelleries nord-américaine et européenne à rechercher enfin la solution pour la coexistence de deux Etats, vivant en paix et dans la sécurité, dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine.

Cette évolution est partie intégrante du « Printemps arabe ». Elle est aussi peut-être l’une des conditions de sa réussite.

Les élections en Palestine doivent pouvoir se tenir avec tous les représentants du peuple, à commencer par tous les parlementaires aujourd’hui incarcérés, à commencer par Marwan Barghouti. De sa prison, celui-ci avait fait signer le premier appel à la réunification palestinienne à tous ses camarades, de toutes les tendances de l’OLP.

Nous aussi citoyennes, citoyens, attachés à la paix, à la démocratie, nous pouvons agir pour aider l’histoire à faire ce pas décisif, ce pas historique de la création d’un Etat palestinien, démocratique, composé de tout son peuple, c’est-à-dire avec le retour des réfugiés, si longtemps espéré.

Patrick Le Hyaric est membre de la délégation du Parlement européen, chargée des relations avec le Conseil législatif palestinien

dimanche 10 avril 2011

Youri Gagarine, premier homme dans l'espace


Á l'occasion du cinquantième anniversaire du premier vol humain dans l'espace, le 12 avril 1961, où le cosmonaute russe Youri Gagarine effectuait un périple orbital de 108 minutes autour de la Terre, aux commandes de Vostok 1, retour sur l'aventure hors du commun de ce jeune Russe de 27 ans, premier homme à voler dans l'espace.

«Je suis des vôtres ! Je suis des vôtres ! Je suis un Soviétique ! N'ayez pas peur, ne craignez rien ! » Le 12 avril 1961 un homme casqué, engoncé dans une épaisse combinaison, s'efforçait ainsi de rassurer une femme et une fillette à proximité desquelles, sanglé dans un parachute rouge et blanc, il venait de tomber du ciel dans un champ labouré, du côté de Saratov, à proximité de la Volga, à 700 kilomètres de Moscou.
Pour lui, tout avait commencé ce jour-là, à 9 h 7 précises, heure de Moscou (6 h 7, heure de Paris), à Baïkonour, dans le Kazakhstan, république orientale de l'Union soviétique. Noyée dans un épais nuage de fumée, accompagnée d'un grondement assourdissant, une fusée de cinq tonnes crachant des langues de feu s'était arrachée du sol. Elle emportait très haut dans le ciel une capsule bourrée de matériel électronique, de manettes, d'écrans de contrôle et... un homme totalement inconnu.

Une heure et 48 minutes plus tard, celui-ci retrouvait le sol sous le regard stupéfait d'Anna Takhtarovona, une kolkhozienne de 35 ans, occupée à désherber un lopin de terre. Entre-temps, protégé par un casque hermétique et un épais scaphandre, solidement arrimé dans un habitacle d'acier, il avait effectué une révolution complète autour de notre globe, à l'altitude moyenne de 250 kilomètres, selon une ellipse d'apogée de 327 kilomètres. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un homme avait voyagé dans l'espace. À peine accompli, l'exploit et le nom de son auteur, Youri Gagarine, retentirent sur toute la planète.

L'exploit technique et scientifique ne manquait donc pas d'être utilisé politiquement. Depuis plusieurs années, URSS et États-Unis s'efforçaient de démontrer leur supériorité dans tous les domaines, et du même coup, celle de leur système politique. Dans cette compétition, pour l'un et l'autre, l'ère de l'exploration spatiale avait débuté au cours des années 1950. Le lancement réussi, le 4 octobre 1957, par les Soviétiques du premier satellite artificiel Spoutnik 1 avait été durement ressenti outre-Atlantique.

Plus que d'une avance décisive (le premier satellite américain Explorer 1 lancé le 31 janvier 1958 eu lieu avec quatre mois de retard), il témoignait de manière spectaculaire d'une incontestable maîtrise technologique. Bientôt la possibilité de mettre au point des véhicules spatiaux habités et pilotés par l'homme s'imposa. Pour atteindre cet objectif, à partir de 1960, les Soviétiques lancèrent le programme de leurs surpuissantes fusées Soyouz, mirent au point l'habitacle Vostok 1, et procédèrent à plusieurs vols robotisés.
C'est alors que Youri Gagarine est retenu avec 19 autres pilotes de chasse parmi 200 postulants pour suivre une formation jusqu'alors inconnue : celle de cosmonaute. Fils d'un père charpentier et d'une mère paysanne, il est né à Klouchino, dans la région de Smolensk, le 9 mars 1934. Enfant, il vit sous l'occupation nazie dans son village ravagé par la guerre. Adolescent, il entre dans une école de matériel agricole puis, à 17 ans, il est admis comme élève fondeur-mouleur à l'école technique industrielle de Saratov. C'est alors qu'il s'inscrit dans un club d'aviation. Il y suit des cours de pilotage et découvre sa passion pour le vol. Elle ne le lâchera plus. Engagé dans l'armée de l'air, il est qualifié pilote de chasse en 1957. Il totalise 250 heures de vol sur MIG 15 lorsqu'il demande à intégrer l'équipe de cosmonautes en cours de création. De petite taille (1,58 m) mais trapu (« 69 kilos, avant comme après mon vol », précisera-t-il à un journaliste à son retour), il a 25 ans, il est marié depuis peu. Il est depuis 10 ans membre des Komsomols (Jeunesses communistes) et du parti depuis un an. Son entourage souligne volontiers son intelligence, son endurance physique, son sang-froid, sa persévérance et sa mémoire hors du commun. Autant de caractéristiques qui favorisent sa sélection.

Après deux années d'entraînement intensif et de mise au point minutieuse, le jour J arrive enfin. Depuis peu, Youri Gagarine a rejoint le cosmodrome de Baïkonour, à proximité de la ville de Tiouratam, au Kazakhstan, d'où se sont envolées les fusées porteuses des Spoutnik et des différentes capsules spatiales mises à l'épreuve. En dehors du « tout s'est passé comme prévu », peu de détails seront immédiatement donnés sur le décollage, le déroulement du vol et ses péripéties. Les autorités soviétiques ne souhaitaient dévoiler rien d'essentiel sur leur programme spatial. On apprendra pourtant que l'habitacle dans lequel est sanglé Gagarine s'est détaché de la fusée à 200 kilomètres d'altitude, et qu'il a évolué seul sur son orbite à la vitesse initiale de 7,9 kilomètres/seconde. Que celui-ci a supporté sans aucun problème l'apesanteur. Que la rentrée dans l'atmosphère fut « un peu brutale ». Le retour sur terre proprement dit fit l'objet de récits contradictoires. Pour les uns, c'est « comme prévu » dans son habitacle freiné par des parachutes que Gagarine aurait atterri. Pour d'autres - dont le récit sera confirmé bien plus tard -, ce ne fut pas le cas. Un dysfonctionnement s'étant produit, Gagarine témoigna d'un sang-froid et d'une maîtrise technique remarquables. Il s'éjecta à quelques kilomètres du sol - comme cela avait été envisagé en cas de « pépin » - et poursuivit sa descente en parachute.

Youri Gagarine après son vol
Après cette incontestable réussite, le premier homme de l'espace devient un véritable héros. Non seulement de l'Union soviétique, titre qui lui est décerné accompagné de l'ordre de Lénine et de l'Étoile rouge par le présidium du Soviet suprême, mais aussi pour des millions d'hommes et de femmes à travers le monde. Reçu dans des dizaines de pays avec tous les honneurs, il y bénéficie d'une immense sympathie auprès de toutes les populations et des autorités officielles, ce dont témoigne aujourd'hui le grand nombre de rues, avenues, places, groupes scolaires... portant son nom. Devenu, à la Cité des étoiles, directeur de l'entraînement de ceux appelés à suivre à leur tour sa trajectoire vers le cosmos, Youri Gagarine renoue aussi avec l'aviation de chasse. Le matin du 27 mars 1968, le MIG 15 qu'il pilote s'écrase au sol près de Vladimir, ville du nord-est de Moscou. Une enquête fut menée pour déterminer les circonstances et les causes exactes de l'accident. Hormis un bref communiqué officiel, les résultats n'en furent jamais rendus publics. Comme pour d'autres héros, le halo de mystère qui entoure sa disparition ajoute à sa légende...
(1) 1 G correspondant à une accélération d'un corps en chute libre d'environ 9,81 m par seconde au carré.
Extrait d’un article paru dans l'édition de l'Humanité Dimanche du 6 janvier 2011.

mardi 5 avril 2011

Côte d'Ivoire: la France dans le conflit


Il faut croire que le front libyen, avec ses « frappes ciblées » et ses premiers « dégâts collatéraux », ne suffisait plus à Nicolas Sarkozy. Voilà la France désormais ouvertement engagée dans la dangereuse confrontation armée qui déchire la Côte d'Ivoire.

Ce lundi soir, des hélicoptères de la force française Licorne et de la mission de l'ONU en Côte d'Ivoire (Onuci) ont fait feu, à Abidjan, sur le palais et la résidence du président ivoirien sortant Laurent Gbagbo, ainsi que sur les camps militaire d'Agban et d'Akouédo. « Nous avons lancé l'opération destinée à protéger les populations en mettant hors d'état de nuire les armes lourdes utilisées par les forces spéciales de Laurent Gbagbo contre les populations et contre les Casques bleus de l'ONU », a justifié le porte-parole de l'Onuci, Hamadoun Touré. Lequel invoque la résolution 1975 du Conseil de sécurité de l'ONU autorisant l'Onuci a faire usage de « tous les moyens nécessaires pour mettre en œuvre son mandat de protéger les civils (…) y compris pour prévenir l’usage d’armes lourdes ».

Cette intervention militaire, que laissait entrevoir le quasi doublement des effectifs de Licorne ces derniers jours et la prise de contrôle de l'aéroport d'Abidjan, résulterait d'une demande onusienne. Dans une lettre adressée dimanche à Nicolas Sarkozy, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki Moon, jugeait « urgent de lancer des opérations militaires nécessaires pour mettre hors d'état de nuire les armes lourdes qui sont utilisées contre les populations civiles et les Casques bleus ». Après avoir laissé faire, voir encouragé l'offensive armée des forces pro-Ouattara qui s'est traduite, à Duékoué, dans l'ouest du pays, par des massacres et de graves exactions sous l'œil impassible des casques bleus de l'Onuci, voici donc Nicolas Sarkozy et Ban Ki Moon soudainement très préoccupés du sort des populations civiles...

Le but de l'opération semble bel et bien ailleurs. En visant le palais et la résidence présidentielle, ces forces prétendument « impartiales » offrent au camp Ouattara et au chef rebelle devenu Premier ministre, Guillaume Soro, l'appui militaire tant sollicité. Quitte à outrepasser un mandat qui ne prévoit pas, que l'on sache, l'élimination physique de Laurent Gbgabo. En s'accrochant au pouvoir, celui-ci porte une lourde responsabilité dans l'engrenage de violence qui meurtrit aujourd'hui la Côte d'Ivoire. Il n'est pas le seul. En fermant systématiquement, depuis quatre mois, la porte au dialogue, Alassane Ouattara, lui aussi, est comptable du chaos dans lequel le pays est aujourd'hui plongé.

Les combattants sur lesquels il s'appuie, issus des rangs des Forces nouvelles de Guillaume Soro, ne sont ni des enfants de chœur, ni des parangons de démocratie et de respect des droits humains. L'Onuci, nous confiait lundi le président du mouvement ivoirien des droits de l'homme, Me Drissa Traoré, a « failli à sa mission, depuis le début de la crise, en refusant de protéger les civils ». L'ex-puissance coloniale, la plus mal placée pour résoudre cette crise profonde, qu'on ne saurait résumer à un contentieux post-électoral, a elle aussi joué la carte aventureuse de la confrontation.

Il y a quelques semaines, lors de la visite Jacob Zuma, Nicolas Sarkozy souhaitait sur un ton railleur « bon courage » au président sud-africain, opposé à une intervention militaire et membre du panel de chefs d'Etat désigné par l'Union africaine pour tenter de dégager une solution pacifique. Le président français fait aujourd'hui le choix de mettre aux avant-postes de la confrontation armée une force à l'histoire lourde en matière de « protection des civils ». Le 9 novembre 2004, les soldats français de Licorne faisaient feu sur des manifestants désarmés aux abords de l'Hôtel Ivoire, à Abidjan, faisant plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés.
Publié par le journal l'Humanité