mardi 28 octobre 2025

Marwan Barghouti, l’homme de l’espoir pour une Palestine démocratique


Emprisonné depuis vingt-trois ans en Israël pour des crimes qu’il a toujours niés, Marwan Barghouti, aujourd’hui âgé de 66 ans, est selon toutes les enquêtes d’opinion le responsable politique le plus populaire au sein de la population palestinienne. S’il était libéré et participait à la prochaine élection présidentielle promise par Mahmoud Abbas avant fin 2026, ce cadre du Fatah pourrait jouer un rôle fondamental dans l’établissement d’une paix juste et durable entre Israéliens et Palestiniens.

Déterminé à obtenir l’indépendance de la Palestine dans les frontières de 1967, le dirigeant palestinien est tout autant hostile aux attentats visant les civils israéliens. Dans le monde entier, mais aussi en Israël même, des voix influentes demandent sa libération, à laquelle le gouvernement Nétanyahou continue, pour l’heure, de s’opposer.


Marwan Barghouti est né en 1959 à Kobar, non loin de Ramallah. Il a été, à partir de 1994, secrétaire général du Fatah en Cisjordanie et, à partir de 1996, membre du Conseil législatif palestinien, le Parlement de l’Autorité palestinienne créé à la suite des accords d’Oslo. Figure clé de la deuxième Intifada (2000-2005), entré dans la clandestinité en 2001, il est emprisonné en Israël depuis 2002. Le dirigeant palestinien a toujours nié avoir commandité les crimes pour lesquels il a été condamné à perpétuité.

L’homme est parfois qualifié de « Mandela palestinien ». Cette analogie est contestée par certains : alors que Barghouti a participé à des actions militaires, Nelson Mandela aurait prôné la lutte non violente au sein du Congrès national africain (ANC). C’est faux. Mandela a bel et bien fondé, puis dirigé, à partir de mai 1961, l’organisation Umkhonto we Sizwe (Fer de lance de la nation), la branche militaire de l’ANC.

Depuis son emprisonnement il y a vingt-trois ans, la libération de Barghouti n’a longtemps été exigée, au niveau international, que par des partis politiques de gauche (le Parti communiste français, notamment), mais cette revendication est aujourd’hui devenue largement transpartisane. En janvier 2024, Ami Ayalon, ancien chef du Shin Bet (le service de renseignement intérieur israélien), affirme que la remise en liberté de Barghouti est indispensable pour créer une alternative politique en Palestine, et donc un processus de paix effectif. Début octobre 2025, Ronald Lauder, figure clé de la communauté juive américaine, président du Congrès juif mondial depuis 2007, a proposé de se rendre en personne à Charm-el-Cheikh, en Égypte, (où se tenaient les négociations entre Israéliens et Palestiniens) pour inclure la libération de Barghouti dans l’accord final de cessez-le-feu, proposition rejetée par Benyamin Nétanyahou.

Hadja Lahbib, actuelle commissaire européenne à l’aide humanitaire et à la gestion de crises, ancienne ministre belge des affaires étrangères de 2022 à 2024, issue du centre-droit, a déclaré récemment qu’elle voyait en Barghouti « le Nelson Mandela palestinien » qui pourrait « gagner la confiance de son peuple tout en le conduisant vers la paix ». 

Enfin, le 23 octobre 2025, Donald Trump, interrogé sur Barghouti dans une interview à Time, a répondu :

« C’est la question du jour. Je vais donc prendre une décision. »

Le même journal a également rapporté que l’épouse de Marwan, l’avocate Fadwa Barghouti, s’est adressée directement au président américain pour lui demander de contribuer à la libération de son mari.

Si, pour l’heure, Benyamin Nétanyahou refuse d’envisager une telle possibilité, cette libération semble moins improbable que par le passé. Mais que veut réellement Marwan Barghouti, que pèse-t-il sur la scène politique palestinienne, et qu’est-ce que son éventuelle libération pourrait changer ?

Les engagements politiques de Barghouti

Diplômé d’un master en relations internationales à l’Université palestinienne de Birzeit (Cisjordanie), avec un mémoire de recherche consacré à la politique du général de Gaulle au Moyen-Orient, Barghouti a été plusieurs fois arrêté pour ses activités à la tête d’organisations étudiantes. Lors de la première Intifada, il est exilé en Jordanie (1987-1993). Son retour en Palestine est rendu possible grâce aux négociations d’Oslo et il devient secrétaire général du Fatah en Cisjordanie en 1994, fervent soutien du processus de paix, tout en s’opposant au maintien de la colonisation.

Pendant la seconde Intifada (2000-2005), il joue un rôle politique de premier plan, en tant que dirigeant des Tanzim, les « organisations populaires » du Fatah, dont certains éléments s’engagent dans la lutte armée. L’action armée des Tanzim se caractérise alors par le refus des attentats suicides et des attaques contre les civils, avec des actions concentrées contre l’occupation israélienne à Gaza et en Cisjordanie. En août 2001, quelques mois avant son arrestation, sa voiture est visée par deux missiles antichars et son garde du corps est tué. Lors de son procès en 2004, Barghouti a rappelé que son rôle au sein du Fatah était avant tout politique et il a toujours nié avoir commandité les meurtres dont il était accusé.

Plusieurs sources témoignent du projet politique du leader palestinien. En 1994, dans un entretien avec Graham Usher, Barghouti se présente comme un pont entre deux cultures politiques palestiniennes : l’une forgée en dehors de Palestine, l’autre sous l’occupation israélienne. Il voit les accords d’Oslo comme la fin du rêve d’un « Grand Israël », puisque le gouvernement israélien a reconnu les Palestiniens en tant que peuple et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme son représentant. À ses yeux, l’indépendance est l’objectif prioritaire de la lutte, car elle est la condition indispensable à une évolution démocratique en Palestine. Il défend le pluralisme et craint qu’une victoire du Hamas aux élections législatives de 1996 (et auxquelles le mouvement islamiste ne se présentera finalement pas) ne provoque la mise en place de la loi islamique.

Il plaide pour la création d’institutions véritablement démocratiques afin de préserver le pluralisme, et rappelle que le futur gouvernement palestinien devra respecter les oppositions. Enfin, il voit l’OLP comme une étape transitoire dans le processus de mise en place de l’Autorité palestinienne puis de l’État palestinien. Il compare ce rôle à celui de l’Organisation sioniste mondiale, qu’il décrit comme « une institution internationale qui facilite et soutient le droit au retour ». Son État palestinien idéal est, explique-t-il :

« un État démocratique, fondé sur les droits humains et le respect de la pluralité des confessions et des opinions. Tout ce qui nous a été historiquement refusé dans notre lutte pour une patrie. Pour les Palestiniens, rien de moins ne sera acceptable. »

Dans une autre interview réalisée en 2001, au début de la seconde Intifada, Barghouti déclare notamment que « l’objectif de l’Intifada est de mettre fin à l’occupation israélienne », ce qui signifie concrètement l’arrêt de l’occupation « de l’ensemble des Territoires occupés » et l’établissement « d’un État palestinien indépendant dans les frontières de 1967 ». Au même moment, quelques mois après le déclenchement de la seconde Intifada et par l’intermédiaire d’un haut responsable du Shin Bet, il propose une trêve crédible au premier ministre israélien Ariel Sharon, qui la refuse. Le fait que Barghouti soit en prison depuis 2002 ne l’a pas empêché de participer aux élections parlementaires en Palestine de janvier 2006, les dernières à ce jour, en étant très largement réélu.

L’arrestation de Marwan Barghouti, le 15 avril 2002. IDF Spokesperson’s Unit, CC BY-ND

Quelques mois avant son arrestation en 2002, Barghouti publie dans le Washington Post une tribune intitulée « Vous voulez la sécurité ? Mettez fin à l’occupation », dans laquelle il dénonce les arguments prétendument sécuritaires d’Ariel Sharon :

« Le seul moyen pour les Israéliens de vivre en sécurité est de mettre fin à l’occupation israélienne du territoire palestinien, qui dure depuis trente-cinq ans. Les Israéliens doivent abandonner le mythe selon lequel il serait possible d’avoir la paix et l’occupation en même temps, avec une possible coexistence pacifique entre le maître et l’esclave. L’absence de sécurité israélienne est née de l’absence de liberté palestinienne. Israël ne connaîtra la sécurité qu’après la fin de l’occupation, pas avant. »

Ces mots n’ont rien perdu de leur évidence frontale et de leur force. À côté de la tragédie à Gaza, l’occupation de la Cisjordanie provoque aujourd’hui des dégâts incalculables chez les Palestiniens bien sûr, mais également au sein de la société israélienne, peu à peu gangrenée par la brutalité systématique et meurtrière de ses colons et de ses soldats.

Comme nous l’a rapporté le philosophe Sari Nusseibeh, l’engagement de Barghouti pour un État palestinien libre et démocratique était déjà visible dans les années 1980, quand il faisait partie des rares activistes palestiniens à discuter ouvertement avec les députés travaillistes en Israël. Sa position est restée inchangée depuis. Dans le texte du Washington Post déjà cité, Barghouti explicite sa ligne stratégique :

« Moi-même et le mouvement Fatah auquel j’appartiens nous opposons fermement aux attaques contre des civils en Israël, notre futur voisin […]. Je ne cherche pas à détruire Israël, mais seulement à mettre fin à son occupation de mon pays. »

Dans une lettre rédigée en 2016, il insiste également sur les réformes profondes qu’il faudra initier en Palestine pour renouveler et consolider le contrat démocratique entre les dirigeants et les citoyens :

« Nous ne pouvons dissocier la libération de la terre et celle du peuple. Nous avons besoin d’une révolution dans nos systèmes éducatif, intellectuel, culturel et juridique. »

Ce que sa libération pourrait apporter

Barghouti purge actuellement cinq peines d’emprisonnement à perpétuité. Son procès n’a pas répondu aux standards internationaux : Barghouti et ses éminents avocats – Jawad Boulus, Gisèle Halimi et Daniel Voguet, entre autres – ont plaidé que, selon le droit international, le tribunal du district de Tel-Aviv n’était pas compétent pour juger les faits dont il était accusé. Pour cette raison, Barghouti a refusé de répondre en détail aux accusations portées contre lui (le meurtre du prêtre Georgios Tsibouktzakis et de quatre autres civils), se cantonnant à répéter sa condamnation des attentats terroristes visant des civils.

Sa popularité auprès des Palestiniens est impressionnante. Selon un sondage réalisé en mai 2025 par le Centre palestinien pour la recherche politique, 39 % des électeurs en Palestine (Cisjordanie et Gaza) considèrent Barghouti comme le plus apte à succéder à Mahmoud Abbas, ce qui le place en première position, loin devant Khaled Mechaal, chef politique du Hamas exilé au Qatar, deuxième avec 12 %.

Un autre sondage réalisé juste avant le 7 octobre, en septembre 2023, à l’occasion du 30e anniversaire des accords d’Oslo, montrait déjà qu’en cas d’élection présidentielle 34 % des sondés auraient voté pour Marwan Barghouti au premier tour, et 17 % pour le leader du Hamas Ismaïl Haniyeh. Au second tour, Barghouti l’aurait facilement emporté par 60 % des voix contre Haniyeh, alors qu’Haniyeh l’aurait emporté par 58 % contre Mahmoud Abbas.

Non seulement Barghouti est la personnalité préférée des Palestiniens, le rempart contre le Hamas, mais il redonne confiance dans le processus politique lui-même. Selon ce même sondage, la participation aux élections sera 20 % plus élevée si Barghouti est candidat.

La libération de Marwan Barghouti ne suffira pas pour mettre fin au conflit, qui dure depuis plus d’un siècle. C’est un être humain qui peut commettre des erreurs et qui proposera peut-être certaines solutions qui s’avèreront décevantes. Mais, compte tenu de ce qu’il représente aujourd’hui pour les Palestiniens, sa libération apparaît comme un préalable indispensable à tout processus politique.

Depuis les années 1990, il a fait de la lutte contre la corruption et contre les inégalités femmes-hommes le cœur de son engagement. Leader incontesté du Mouvement des prisonniers, qui regroupe des militants de toutes les factions palestiniennes, il œuvre inlassablement pour une réconciliation nationale. En juin 2006, il initie l’Appel des prisonniers, signé par des militants de toutes obédiences, Hamas et Jihad islamique compris, qui déclare qu’un État palestinien devra être créé « dans les frontières de juin 1967 », ce qui revient à accepter l’existence d’Israël à l’extérieur de ces mêmes frontières.

L’annulation par Mahmoud Abbas des élections législatives de mai 2021, qui devaient marquer la réconciliation entre le Fatah et le Hamas, a été accueillie avec défiance par l’opinion publique palestinienne, qui ne s’identifie plus à ce dirigeant démonétisé, inefficace et dépassé, tant sur le plan politique qu’économique. Le peuple palestinien, à ce moment dramatique de son histoire, doit de toute urgence pouvoir débattre librement de son avenir, avec de nouveaux horizons constructifs.

Le déclenchement du processus démocratique ne se fera pas sans Barghouti

Aujourd’hui, outre la confiance dont il jouit dans le milieu politique et intellectuel international et auprès du public israélien, Marwan Barghouti est soutenu par une grande partie de la population palestinienne. Si un État viable et démocratique peut advenir en Palestine, ce sera avec lui.

Il y a urgence, car la mise en place d’une gouvernance palestinienne à Gaza, pour avoir une chance de réussir, devra être soutenue par la population, au moment où le gouvernement d’extrême droite en Israël cherche au contraire à favoriser les clans mafieux de Gaza, dans le seul but de concurrencer le Hamas ; au moment également où Itamar Ben-Gvir, ministre israélien d’extrême droite en charge des prisons, vient menacer physiquement Barghouti dans sa cellule et couvre les mauvais traitements dont il est régulièrement victime.

Pour qu’un gouvernement palestinien soit soutenu non seulement en Cisjordanie, mais aussi à Gaza, il faut que les structures de l’Autorité palestinienne soient profondément refondées. Pour cela, des élections sont indispensables. Elles ont failli avoir lieu en mai 2021, mais, nous l’avons évoqué, elles ont été reportées sine die à la suite de la décision israélienne d’interdire les bureaux de vote à Jérusalem-Est, privant de participation les 400 000 habitants palestiniens de Jérusalem. Aujourd’hui, grâce aux smartphones et aux nouvelles technologies d’identification numérique, le vote électronique permettra aisément de surmonter cet obstacle.

Marwan Barghouti est aujourd’hui le favori incontesté des futures élections palestiniennes. Si elles étaient organisées sans lui, elles perdraient de ce fait toute crédibilité. Il pourrait bien sûr se présenter depuis sa prison, comme en 2021. Mais recréer cette situation de soumission et d’hostilité ne permettrait pas une véritable campagne électorale participative et citoyenne. Les Palestiniens continueraient d’avoir l’impression que leurs ambitions sont humiliées. Les Israéliens continueraient de ne voir en Barghouti qu’un terroriste emprisonné et ne pourraient imaginer l’émergence d’un État palestinien comme un avenir acceptable, voire désirable.

Un homme et un symbole

La présentation de Barghouti comme un homme providentiel susceptible de sauver non seulement la Palestine, mais aussi Israël, provoque parfois des réactions ironiques, y compris à l’égard des auteurs de ce texte. Cette ironie est déplacée.

Dans des situations politiques dégradées, toute collectivité a besoin de symboles unificateurs. C’était le cas en Afrique du Sud avec Nelson Mandela, aux États-Unis avec Martin Luther King, mais également en Pologne et en Tchécoslovaquie : Lech Wałęsa et Václav Havel n’ont pas offert de solutions toutes faites, mais leur libération puis leur arrivée au pouvoir ont fait partie d’un processus d’émancipation et de prise de conscience politique pour leurs peuples respectifs.

L’incarnation d’une lutte, ce n’est pas le culte de la personnalité. Certains leaders charismatiques émergent dans des situations où tous les autres facteurs de stabilité se sont effondrés. De ce fait, ils constituent une cristallisation des aspirations politiques, et cela aussi devrait être pris au sérieux, dans le moment de bascule historique que nous traversons.

Article publié dans The Conversation 

lundi 27 octobre 2025

Le PCF interpelle Catherine Vautrin Fabien Roussel dénonce « la vassalisation de nos finances publiques au service de l’OTAN »



Le secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel, demande à la ministre des Armées Catherine Vautrin de saisir la justice « face aux affaires de corruption qui éclaboussent l’industrie militaire européenne et l’OTAN ». Dans un communiqué publié le 22 octobre, il dénonce un « système de magouilles et de marchés publics truqués » au sein de l’Agence OTAN de soutien et d’acquisition (NSPA).

Ces révélations, venues d’un consortium de médias européens, confirment l’existence d’un réseau de corruption au cœur de l’appareil otanien. D’anciens cadres de la NSPA auraient vendu des informations confidentielles à des entreprises d’armement contre commissions occultes.

« Agents corrompus, industriels véreux, valises de billets »

En mai dernier, plusieurs perquisitions ont été menées au Luxembourg, en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse. Mais Washington a mis fin aux enquêtes visant les ressortissants américains, provoquant la colère de plusieurs capitales européennes.

Pour Fabien Roussel, le lien est évident : « Voilà certainement la véritable raison pour laquelle le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est retrouvé dans le bureau ovale, face à Donald Trump. L’administration américaine a décidé de clore d’autorité les enquêtes. Voilà ce qui se produit quand la justice passe sous la coupe d’un gouvernement. »

Le dirigeant communiste dénonce « la vassalisation de nos finances publiques au service de l’OTAN » et accuse Paris de suivre « une politique de soumission budgétaire » au moment même où « le gouvernement ferme des écoles, des lits d’hôpitaux et demande aux retraités de se saigner les veines ».

Pour un pôle public de défense, indépendant de l’OTAN

Le PCF appelle la ministre des Armées à saisir la justice et l’Agence des participations de l’État « au regard des nombreuses entreprises issues de notre Base industrielle et technologique de défense dans lesquelles l’État a des participations ». Pour les communistes, « il est urgent de mettre fin à ces pratiques opaques et à la domination américaine sur les marchés militaires européens ».

Le communiqué se conclut par un appel à la rupture : « Ce scandale souligne l’urgence de refonder notre politique de défense et de reconstruire un pôle public indépendant de l’OTAN et des États-Unis. La France doit sortir du commandement intégré, première étape vers la dissolution de l’Alliance et la création d’un espace pan-européen de sécurité collective. »

Au moment où Emmanuel Macron plaide pour « le doublement des dépenses d’armement d’ici 2035 », ces révélations renforcent le malaise autour du réarmement européen. Le scandale NSPA met en lumière ce que le PCF décrit comme « le vrai visage du complexe militaro-industriel : celui d’un système où la guerre devient une rente et la corruption un mode de gouvernance. » 

Source Liberté Actus 


Dérives au sein de l’Alliance atlantique
NSPA, le scandale qui fissure l’OTAN

par Hervé Poly pour Liberté Actus
Une vaste affaire de corruption frappe l’Agence de soutien et d’acquisition de l’OTAN (NSPA). D’anciens cadres auraient vendu des informations confidentielles à des entreprises privées contre des commissions occultes. Mais derrière les pots-de-vin, c’est un bras de fer politique qui se dessine : celui d’une Alliance sous emprise américaine, où la transparence et la souveraineté européennes se heurtent à la raison d’État de Washington.

Les 12 et 13 mai derniers, des perquisitions coordonnées ont eu lieu en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse et dans plusieurs autres pays membres de l’OTAN. L’opération visait d’anciens responsables de la NSPA, agence stratégique basée à Capellen, au Luxembourg, qui gère l’achat, la maintenance et la logistique des systèmes d’armes pour les trente-deux États membres. Son budget a doublé en un an — de 3 milliards d’euros en 2023 à plus de 7 milliards en 2024 —, la plaçant au centre du réarmement massif engagé depuis le retour de la guerre en Europe.

Un réseau opaque au cœur de l’appareil otanien

Derrière les murs feutrés de son siège, un système de connivences s’était installé depuis longtemps. D’anciens cadres devenus consultants vendaient leurs accès et leurs connaissances à des entreprises d’armement désireuses de remporter les appels d’offres. Des documents confidentiels — cahiers des charges, offres concurrentes, critères d’évaluation — circulaient discrètement, garantissant aux mieux placés une victoire assurée.

Parmi les principaux protagonistes figurent Scott Willason, ancien cadre américain de la NSPA, accusé d’avoir touché un million d’euros pour favoriser l’entreprise italienne TNT sur un contrat de 107 millions d’euros, et Ismail Terlemez, agent turc spécialiste des munitions, soupçonné d’avoir reçu 115 000 euros pour orienter les choix internes. D’autres intermédiaires belges et grecs complétaient cette toile d’influence.

De la corruption à la crise politique

Ce qui n’était au départ qu’un scandale de marchés truqués s’est transformé en crise politique. En juin, coup de théâtre : le Département de la Justice américain abandonne toutes les poursuites visant les suspects américains et turcs, sans fournir la moindre explication. Cette décision, signée par Gail Slater, procureure adjointe réputée proche de Donald Trump, a sidéré les magistrats européens. « C’est comme si quelqu’un avait refermé brutalement la porte de l’enquête », confie un enquêteur belge sous couvert d’anonymat.

En Europe, les procédures se poursuivent, mais le signal est clair : Washington garde la main sur ce qu’il estime relever de sa sphère d’influence.

La directrice américaine de la NSPA, Stacy Cummings, reste, elle, intouchable. Présentée comme une gestionnaire rigoureuse, elle a annoncé la création d’une commission d’enquête interne — composée… d’anciens collaborateurs. Pendant ce temps, les lanceurs d’alerte sont écartés : la directrice des ressources humaines et le chef italien de l’audit interne ont vu leurs contrats non renouvelés. Certains diplomates évoquent une « purge silencieuse », destinée à neutraliser ceux qui voulaient rompre le silence.

Les fractures au sein de l’Alliance

Ce scandale a révélé les lignes de faille qui traversent l’OTAN. Le bloc pro-direction, mené par les États-Unis, les Pays-Bas — pays de Mark Rutte, nouveau secrétaire général — et le Danemark, plaide pour une gestion « discrète » afin d’éviter une crise publique.

Face à eux, la Norvège, la France, l’Allemagne et la Turquie réclament une enquête indépendante. Tous dénoncent le « laxisme structurel » de l’administration américaine et une gouvernance opaque qui empêche tout contrôle réel.

Les enjeux dépassent la morale administrative : la fuite d’informations classifiées compromet la sécurité opérationnelle, tandis que les pratiques de favoritisme menacent la confiance entre alliés. Surtout, plusieurs capitales redoutent que Washington n’utilise le scandale pour accroître son contrôle sur les chaînes d’approvisionnement militaires et consolider la dépendance européenne à son industrie de défense.

Un symptôme du complexe militaro-industriel

L’affaire NSPA ne constitue pas une exception, mais un symptôme d’un mal endémique. Les marchés de défense, couverts par le secret et verrouillés par les impératifs stratégiques, échappent à tout contrôle démocratique. Transparency International alerte depuis des années sur la porosité entre la fonction publique et le privé, où les anciens hauts fonctionnaires deviennent, quelques mois plus tard, consultants auprès des industriels qu’ils supervisaient hier.

Cette « porte tournante », banalisée, mine les garde-fous éthiques et alimente un système où les frontières entre intérêt public et intérêt commercial s’effacent. Dans cet univers où tout s’achète — influence, silence, loyauté —, la corruption n’est pas un accident. Elle est devenue un mode de régulation implicite.

La main invisible de Washington

Sous couvert de moraliser la NSPA, les États-Unis renforcent leur emprise sur les rouages logistiques de l’Alliance. Le transfert envisagé de l’organisme de contrôle de Luxembourg à Bruxelles, la surveillance des communications des officiers européens et la marginalisation des lanceurs d’alerte traduisent une volonté de reprise en main politique.

Pour Washington, l’objectif est clair : empêcher que les marchés européens de défense échappent à l’industrie américaine.

samedi 25 octobre 2025

Inquiétude dans l’entourage présidentiel Seymour Hersh alerte sur un déclin cognitif de Donald Trump à la Maison-Blanche


Le célèbre journaliste d’investigation américain Seymour Hersh rapporte que plusieurs hauts responsables militaires et civils auraient « observé des signes de désorganisation mentale et de perte de concentration » chez Donald Trump lors d’un discours prononcé en septembre dernier à Quantico. Si la Maison-Blanche dément vigoureusement, ces rumeurs, venant d’une plume respectée, ajoutent une dimension explosive à un climat politique déjà fracturé à Washington.

Dans son article publié sur sa plateforme Substack le 7 octobre, Seymour Hersh affirme que le président américain aurait manifesté, lors d’un discours de 71 minutes devant les généraux et amiraux du Corps des Marines à Quantico, des signes de confusion inhabituelle.

Le récit d’un discours troublant

Selon les témoins cités, Trump aurait perdu le fil de son propos à plusieurs reprises, revenant sans cesse sur ses « plus grandes réussites » au lieu d’aborder les thèmes de sécurité et de politique étrangère initialement prévus.

Hersh parle d’une « désorganisation mentale » perceptible et d’une incapacité à suivre la logique de son propre discours, marquant un contraste saisissant avec le Trump dominateur des tribunes qu’ont connues ses partisans.

Le journaliste évoque une perte de repères et une difficulté à évaluer son auditoire : « Le président, qui savait autrefois cerner l’humeur de son public, n’est plus capable de lire la parole », écrit Hersh.

Les proches du président, note-t-il encore, auraient remarqué des troubles de concentration croissants, aggravés par un emploi du temps épuisant et une tendance à se répéter sur les mêmes sujets, souvent à contretemps des dossiers du jour.

Démentis et guerre d’image

La Maison-Blanche a immédiatement rejeté ces accusations, dénonçant une nouvelle attaque « sans fondement » visant à fragiliser le président à quelques mois des élections de mi-mandat.

Dans un communiqué lapidaire, un porte-parole a assuré que Trump « maîtrise parfaitement son processus de travail » et fait preuve d’une « énergie remarquable ».

Le président lui-même, connu pour répondre frontalement, a ironisé en déclarant : « J’ai réussi tous les tests cognitifs qu’on m’a fait passer. Je suis peut-être le seul président capable de le prouver noir sur blanc. »

Cette réplique rappelle l’épisode de 2020, lorsque Trump s’était vanté d’avoir « brillé » à un test neuropsychologique censé distinguer les troubles de mémoire légers — une manière de se comparer avantageusement à Joe Biden, alors accusé d’« affaiblissement mental » par ses opposants.

Mais cette fois, la source du soupçon n’est pas un média partisan. Elle vient d’un journaliste dont la réputation repose sur la vérification minutieuse et l’indépendance vis-à-vis du pouvoir, qu’il soit démocrate ou républicain.

Seymour Hersh, la légende du contre-pouvoir américain

Lauréat du prix Pulitzer en 1970 pour ses révélations sur le massacre de My Lai au Vietnam, Hersh a bâti sa carrière sur la dénonciation des abus du pouvoir militaire et politique américain. De la CIA à Abou Ghraib, il s’est imposé comme un chroniqueur acerbe du « complexe militaro-industriel » américain.

Sa présence aujourd’hui sur Substack traduit une évolution importante du journalisme. Les grandes enquêtes d’intérêt public passent désormais aussi par les plateformes indépendantes, loin des rédactions traditionnelles.

Hervé Poly pour Liberté Actus 

vendredi 24 octobre 2025

Pourquoi les migrants sont-ils nécessaires aux économies américaine et européenne ?


Les données économiques contredisent frontalement les récits hostiles aux migrants. Loin des peurs et des clichés, la migration apparaît comme un atout stratégique pour l’avenir.


Face à la montée des discours anti-immigration en Europe et aux États-Unis, il est urgent de dépasser les peurs pour regarder les faits. La mobilité humaine n’est pas un fardeau : c’est un moteur de croissance, de résilience démographique et de vitalité culturelle. L’ignorer revient à commettre une erreur stratégique et à trahir les principes démocratiques que les sociétés modernes affirment défendre.

Crise ou continuité ? La mobilité comme norme historique

La migration n’a rien d’une anomalie du XXIe siècle. Des diasporas méditerranéennes de l’Antiquité aux grands mouvements du XXe siècle, l’histoire humaine s’est écrite dans la circulation des personnes, des langues, des savoirs et des marchandises. Considérer la mobilité comme une menace revient à renverser la logique : c’est l’isolement qui est l’exception historique.

Le discours politique qui présente les migrants comme des intrus – plutôt que comme des citoyens potentiels ou des acteurs économiques – représente une distorsion dangereuse, non seulement sur le plan moral, mais aussi sur le plan stratégique.

La contribution réelle des migrants au PIB et à la productivité

Une analyse du McKinsey Global Institute a révélé un fait frappant : en 2015, alors que les migrants ne représentaient que 3,3 % de la population mondiale, ils généraient 9,4 % du PIB mondial (environ 6 700 milliards de dollars). Aux États-Unis, leur contribution s’élevait à environ 2 000 milliards de dollars.

Des études plus récentes le confirment. Le Fonds monétaire international (FMI) a estimé qu’en 2024, les flux migratoires nets vers la zone euro entre 2020 et 2023, y compris les millions de réfugiés ukrainiens, pourraient augmenter le PIB potentiel de la région de 0,5 % supplémentaire d’ici à 2030. Cette croissance n’est pas marginale : elle représente environ la moitié de toute la croissance potentielle attendue. En d’autres termes, sans la migration, les perspectives économiques de l’Europe seraient considérablement plus limitées.

États-Unis : main-d’œuvre, innovation et expansion

Aux États-Unis, plus de 31 millions d’immigrants faisaient partie du marché du travail en 2023, soit 19 % du total, selon le think tank indépendant Council on Foreign Relations – et leur taux de participation (c’est-à-dire le pourcentage de la population en âge de travailler qui est active sur le marché du travail) était de 67 %, contre 62 % pour les personnes nées dans le pays. Cette différence n’est pas négligeable. Elle implique une contribution disproportionnée aux recettes fiscales, à la consommation intérieure et au dynamisme économique en général.

Taux de participation de la population active. Council on Foreign Relations

Souvent, ils occupent des postes physiquement exigeants ou délaissés par les travailleurs locaux : un rôle complémentaire et non substitutif, d’autant plus crucial dans un contexte de plein emploi et de vieillissement démographique.

Travailleurs occupés âgés de 16 ans et plus, 2022. Council on Foreign Relations

Migration et innovation : une relation sous-estimée

Les migrations ne se résument pas à de la main-d’œuvre : elles apportent aussi des idées. Le Forum économique mondial rappelle que les immigrés ont 80 % plus de chances de créer une entreprise que les natifs, et que plus de 40 % des firmes du Fortune 500 (_ classement des 500 premières entreprises états-uniennes, ndlr_) ont été fondées par des migrants ou leurs descendants.

Leur empreinte est visible dans la recherche et la technologie : une large part des demandes de brevets déposées aux États-Unis compte au moins un inventeur étranger. Les universités de pointe dépendent aussi des étudiants internationaux pour maintenir leurs filières en sciences, technologies et ingénierie. Fermer les frontières, c’est aussi fermer la porte à l’innovation.

Europe occidentale : une dépendance silencieuse

Dans l’Union européenne, l’impact n’est pas moindre. Selon le même rapport du FMI, entre 2019 et 2023, deux tiers des nouveaux emplois ont été occupés par des migrants non communautaires. Ces données contredisent l’idée selon laquelle les migrants « prennent les emplois » : au contraire, ils pourvoient des postes vacants structurels que ni l’automatisation ni le marché intérieur n’ont réussi à pourvoir.

L’OCDE a par ailleurs averti qu’à défaut d’intégrer davantage de femmes, de seniors et de migrants dans la vie active, le PIB par habitant des pays membres pourrait voir sa croissance annuelle passer de 1 % (2000–2020) à seulement 0,6 % d’ici 2060. À l’inverse, une politique migratoire inclusive pourrait ajouter au moins 0,1 point par an.

Indicateurs de pénurie de main-d’œuvre. OCDE, mai 2024

Envois de fonds : impact économique transnational

Le rapport sur les migrations dans le monde 2024 confirme que les transferts de fonds mondiaux ont atteint 831 milliards de dollars américains en 2022, soit une croissance de plus de 650 % depuis 2000. Ce volume dépasse largement l’aide publique au développement et même, dans de nombreux cas, les investissements étrangers directs. Les transferts de fonds sont principalement investis dans la santé, l’éducation et le logement.

Ils constituent en effet une redistribution mondiale de la richesse qui ne passe pas par le système multilatéral, mais qui produit un effet stabilisateur et profondément humain.

Et si nous regardons vers l’avenir ?

Le problème dépasse l’économie. Adopter un discours d’exclusion, c’est renoncer à la capacité d’adaptation des sociétés. Les coûts sont triples :

  1. Économique, en renonçant à une source structurelle de croissance, d’innovation et de viabilité budgétaire.

  2. Social, en alimentant des stigmates qui fracturent la cohésion.

  3. Géopolitique, en perdant de l’influence dans un monde où la concurrence pour les talents et le capital humain s’intensifie.

Des solutions existent pourtant : reconnaissance plus rapide des diplômes, coopérations régionales, politiques inclusives. Le véritable enjeu est politique – et narratif. Il s’agit de construire un récit qui fasse de la mobilité humaine un élément constitutif du contrat social contemporain.

Comme le souligne le Forum économique mondial, la migration n’est pas un problème à résoudre, mais un atout stratégique à gérer avec intelligence et humanité. La sous-estimer revient à saper les fondements du développement mondial au XXIe siècle.

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Adjunct Professor of Globalization, Business and Media, IE University

Le régime local d’Alsace-Moselle, un modèle pour la Sécu ?


Solidaire, démocratique et excédentaire, le régime local d’assurance maladie d’Alsace-Moselle préfigure-t-il le futur de la Sécurité sociale ? C’est en tout cas un modèle, défend son président, Patrick Heidmann. Entretien.

par Pierre Gaultier pour Basta

Honoraires des médecins, dentistes et psys remboursés à 90 %, frais d’hospitalisation, forfait hospitalier et transports sanitaires pris en charge à 100 % : en Alsace-Moselle, 2,1 millions de personnes bénéficient de prestations d’assurance maladie supérieures à celles du reste de la France. Comment ? Grâce au régime local, qui complète les remboursements du régime général de la Sécurité sociale.

C’est une complémentaire santé publique, et obligatoire dans cette région. Le régime local est financé par une cotisation salariale unique de 1,3 % qui, contrairement aux tarifs des complémentaires santé traditionnelles, n’augmente pas selon l’âge, le métier ou le nombre d’ayants droit au sein du foyer. Contrairement au régime général, le régime local est géré par des représentants de salariés dotés du pouvoir de déterminer le montant des cotisations et des prestations. Et il est excédentaire.

Ce régime pourrait-il s’étendre un jour dans toute la France ? Être un modèle pour l’ensemble de la Sécurité sociale ? Il est en tout cas sans équivalent, souligne Patrick Heidmann, président du régime local, militant de la CGT

 Basta! : Quelle est l’origine du régime local d’Alsace-Moselle ?


Patrick Heidmann
 : Il résulte de l’histoire de l’Alsace-Moselle. À la fin du XIXe siècle, le chancelier allemand Otto von Bismarck a mis en place un régime de protection sociale qui prenait en charge la santé à 100 %. L’Alsace-Moselle, allemande à l’époque, en bénéficiait.

Après la Première Guerre mondiale, la France a récupéré le territoire et a conservé ce régime. Mais après la Seconde Guerre mondiale, la création de la Sécurité sociale française s’est accompagnée d’un ticket modérateur – un reste à charge – de 20 % sur les frais de santé. La population d’Alsace-Moselle a évidemment protesté et l’État a maintenu le régime local, avec néanmoins un ticket modérateur de 10 % sur les soins de ville, l’hôpital restant remboursé à 100 %.

Ensuite, de 1946 à 1995, le régime local a été opéré par les caisses primaires d’assurance maladie du territoire. Mais son fonctionnement posait des problèmes : dès que le régime local voulait modifier le niveau des cotisations ou des prestations, il fallait une décision majoritaire des huit caisses primaires d’Alsace-Moselle, puis une délibération du comité de coordination du régime local, une validation du ministère, et le vote d’une loi ! Ce processus prenait 18 à 24 mois, ce qui provoquait des déficits artificiels quand la situation financière du régime exigeait une augmentation rapide du taux de cotisation.

Alors, en 1995, le gouvernement a tenté de fusionner le régime local et le régime général. Mais après d’importantes manifestations intersyndicales, il s’est résigné à mettre en place une instance de gestion unique du régime local, régie par des articles spécifiques du Code de la sécurité sociale.

Et ainsi, depuis 30 ans, le régime local est géré par un conseil d’administration pourvu de larges pouvoirs...

Oui. Le conseil fixe le taux de cotisation dans une fourchette comprise entre 0,75 et 2,5 % du salaire brut total, avec l’obligation de veiller à l’équilibre financier du régime. Il définit aussi le niveau de prise en charge des frais de santé. Enfin, il décide d’actions de prévention. Et il nomme son directeur. Ces compétences sont sans équivalent dans l’Assurance maladie française.

Le conseil d’administration du régime local se compose notamment de 23 représentants des assurés sociaux. Comment sont-ils désignés ?

Par les unions départementales des syndicats de salariés, sur la base des résultats nationaux des élections professionnelles. Aucune organisation n’a la majorité à elle seule, et 98 % des décisions sont prises à l’unanimité.

De 1947 à 1967, les assurés français votaient pour leurs représentants au sein des caisses d’assurance maladie et d’allocations familiales. Peut-on imaginer que le conseil d’administration du régime local soit directement élu par les assurés ?

C’est en tout cas la position de la majorité du conseil d’administration, qui est favorable à la tenue d’une élection sur les trois départements couverts par le régime : Moselle, Bas-Rhin, Haut-Rhin. L’assise populaire du régime serait plus importante, ce qui conférerait plus de poids à nos décisions. Quand nous demandons des modifications du Code de la sécurité sociale aux pouvoirs publics, ils nous répondent toujours : « Oui, mais la population d’Alsace-Moselle, êtes-vous sûrs qu’elle veut ça ? » Avec des élections directes, nous aurions une légitimité plus forte.

Êtes-vous pour le retour des élections des administrateurs de la Sécurité sociale dans toute la France, comme le demande la CGT, dont vous faites partie ?

Oui. Il se trouve que j’ai été candidat aux élections de 1983 dans les caisses d’assurance maladie et d’allocations familiales, qui furent les dernières de l’histoire française – elles avaient été temporairement rétablies par le président François Mitterrand. La participation s’était élevée à 52,6 % [sur 30 millions de votants, ndlr].

Je pense que nous aurions besoin d’un nouveau débat sur la situation actuelle de la Sécurité sociale, pour que toute la France s’empare de ces sujets. Chaque organisation syndicale aurait l’occasion de s’exprimer précisément sur sa vision. La CGT pourrait notamment défendre sa Sécurité sociale intégrale, qui inclut une assurance maladie sans reste à charge. Cette Sécurité sociale intégrale serait pérenne, car financée par des cotisations sociales assises sur tous les revenus, y compris ceux du capital.

Le régime local est financé exclusivement par les cotisations des salariés et des retraités, pas par des cotisations des employeurs. Pourquoi ?

La CGT a longtemps défendu l’instauration de cotisations patronales, car nous considérions que c’était à l’employeur de contribuer financièrement à la bonne santé de ses salariés. Mais nous ne contestons plus cette cotisation uniquement salariale aujourd’hui, car elle autorise et justifie une indépendance totale de gestion, par les représentants des salariés eux-mêmes.

Celle-ci présente de nombreux avantages. Par exemple, quand les pouvoirs publics décident d’exonérations de cotisations, le régime local n’est jamais touché. Et quand le régime général a diminué le remboursement des soins dentaires en octobre 2023, le régime local a choisi de couvrir la différence, ce qui lui coûte 14 millions d’euros annuels de prestations supplémentaires. Et il l’a fait sans augmenter son taux de cotisation.

En 2006, le régime local, en difficulté financière, avait légèrement majoré les cotisations et diminué les dépenses. Depuis que vous êtes président, avez-vous connu des moments comparables ?

Après la crise du Covid, des études prévoyaient des chutes de cotisation à cause de l’activité économique en panne, et des augmentations des frais de santé. Pourtant, le résultat d’exploitation du régime local sur la période 2020-2024 est largement excédentaire, de 55 millions d’euros, sachant que nous déboursons 500 millions de prestations annuelles. En 2025, le déficit sera d’environ 20 millions d’euros, mais c’est volontaire : nous avons baissé le taux de cotisation en 2022 pour réduire nos réserves, qui équivalaient à neuf mois de prestations. Or, c’était excessif, nous ne sommes pas là pour effectuer des placements financiers.

Quand les réserves se seront amoindries, augmenterez-vous les cotisations ?

A priori, oui. La vigilance est nécessaire, sous peine de remettre en cause la crédibilité de notre gestion. Le Code de la sécurité sociale nous impose des réserves supérieures à 8 % des prestations. Nous sommes d’une efficacité redoutable. En 1995, le taux de cotisation était à 1,8 %, et il est aujourd’hui à 1,3 %, alors que les besoins de prise en charge n’ont pas diminué. Nous pouvons le faire, car l’Alsace-Moselle a l’un des PIB par habitant les plus élevés de France. L’évolution du salaire brut est au-dessus de la moyenne nationale.

Pourquoi l’immense majorité des bénéficiaires du régime local souscrivent-ils une couverture complémentaire facultative ? Le régime local ne suffit-il donc pas ?

La couverture santé sur notre territoire s’appuie sur trois étages : le régime général, qui rembourse les soins de ville et les frais hospitaliers à la même hauteur que dans le reste de la France ; le régime local, qui prend en charge tous les frais hospitaliers à 100 % et les soins de ville à 90 % ; et les complémentaires santé, qui couvrent le ticket modérateur de 10 % sur les soins de ville, les dépassements d’honoraires, ainsi que les dépenses dentaires, optiques et auditives en dehors de l’offre 100 % santé.

Serait-il envisageable que le régime local rembourse à 100 % les soins de ville ?

Oui. Mais aujourd’hui le régime local est soumis au Code de la sécurité sociale, qui nous impose un ticket modérateur de 10 %. Le pouvoir actuel veut le maintenir, donc si nous souhaitions le supprimer, nous n’aurions aucun soutien politique, même en Alsace-Moselle. Pour établir un remboursement à 100 %, il nous faudrait en tout cas changer le Code de la sécurité sociale, et c’est un sacré sport ! Je l’ai fait à quatre reprises depuis 2020 et à chaque fois, même pour des modifications à la marge, cela nécessite 18 mois de travail.

Pour l’instant, le régime local s’applique aux salariés du privé. La CGT propose qu’il s’étende aux fonctionnaires…

En 2021, un décret a déclenché l’instauration d’une complémentaire santé obligatoire pour la fonction publique sous statut. J’ai alors été approché par des directeurs d’hôpitaux et par la CFTC qui m’ont dit que c’était l’occasion ou jamais d’intégrer tous les salariés de la fonction publique au régime local. En 2023, j’ai donc proposé au conseil d’administration de préparer cette éventualité, qui ne pose aucun problème financier : nous couvrons 2,1 millions de personnes, auxquelles s’ajouteraient seulement 205 000 bénéficiaires - 150 000 fonctionnaires et 55 000 conjoints et enfants.

Mais il manque une véritable volonté politique nationale. J’arpente l’Alsace-Moselle depuis plusieurs mois pour argumenter en faveur de cette mesure, et les politiques régionaux ne s’y opposent pas. Ils voient bien les économies que cet élargissement représenterait.

Des personnalités politiques, dont Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou, ont défendu par le passé la généralisation du régime local à la France entière. Qu’en pensez-vous ?

Cela exigerait au moins trois choses : là encore, une forte volonté politique ; un régime unique national ; et un engagement sérieux de l’ensemble des organisations syndicales qui auraient la responsabilité totale de la gestion du système. Mais le plus grand obstacle serait l’influent lobby des complémentaires santé. Il ne se laisserait pas faire, car il perdrait la moitié de ses parts de marché !

Êtes-vous sollicité sur ce sujet par des partis politiques ?

J’ai eu l’occasion d’intervenir à l’Assemblée nationale. Les partis de gauche étaient présents, notamment les grandes figures de LFI, ainsi que le ministre du Budget et le rapporteur général du budget de la Sécurité sociale. Ils ne connaissaient pas le fonctionnement du régime local et ont été positivement surpris. Un certain nombre d’entre eux m’ont demandé pourquoi on ne l’élargissait pas au reste de la France !

Je suis aussi intervenu au Sénat dans le cadre de la commission d’enquête de 2024 sur le coût des complémentaires santé. Les sénateurs voulaient savoir si le régime local était un exemple sur lequel on pouvait s’appuyer. Ils avaient l’air sensibles à mon propos, mais ils ne l’ont pas retenu dans les conclusions de leur rapport…

Que pensez-vous du projet de Sécurité sociale de l’alimentation, qui propose d’étendre la Sécurité sociale au domaine de l’alimentation ?

C’est une bonne idée, à condition de limiter les frais de gestion et d’écarter l’État. Pour ce faire, on pourrait imiter le régime local : passer par la Sécurité sociale pour la collecte des cotisations, le paiement des prestations et l’affiliation des assurés, et établir une gouvernance autonome qui exclut les pouvoirs publics, afin qu’ils ne puissent pas influer sur les ressources et les dépenses de la Sécurité sociale de l’alimentation.

mercredi 22 octobre 2025

« Kaamelott » : du programme populaire à l’œuvre culte


 Le deuxième volet de la trilogie Kaamelott – Partie 1  est sorti 22 octobre, sur grand écran. À travers ce qui fut d’abord un format court pour la télévision, Alexandre Astier a opéré un passage singulier : celui d’une forme populaire comique à une œuvre revendiquant une certaine profondeur artistique, en s’autolégitimant au fil du temps. L’évolution de la série, de la comédie de situation à la fresque tragique, illustre la tension entre le besoin de reconnaissance, la quête d’authenticité et la perte du collectif.


À quoi tient le succès ? Un contexte, une idée, un talent pour la mise en forme ? Il est rare qu’un auteur parvienne à fédérer largement, à laisser une empreinte dans la mémoire d’une génération, voire plusieurs. Alexandre Astier est de ceux-là. Et puis vient le reste : le travail, l’usure, l’ego, le besoin de reconnaissance.

Tout Kaamelott pourrait se lire à travers cet échange entre les personnages :


Arthur : « Bon, vous avez un plan ?
Perceval : « Un quoi ? »
Arthur : « Un plan. Une stratégie, quelque chose. »
Karadoc : « Ah non, nous on y va comme ça, au talent. »
[Un peu plus tard]
Arthur : « Non mais un plan, c’est quand on réfléchit avant d’agir. »
Perceval : « Ah ouais… donc c’est pas notre truc, ça. »

Livre I, épisode 21 – « Le plan »

C’est drôle, bien sûr, mais aussi d’une justesse étonnante : une petite leçon sur la condition humaine, la distance entre ce qu’on pense et ce qu’on fait, entre l’idéal et la maladresse. Cet humour bancal, où la logique devient absurde, raconte mieux que tout la fatigue des puissants, l’humanité des héros.

Renverser la verticalité du pouvoir

C’est sur ce rire-là, à la fois tendre et lucide, que reposent les premiers Livres (2005–2006). Trois minutes par épisode, un décor fixe, une cour d’incompétents où les discussions sur le Graal prennent des allures de réunions de service. Astier traite les héros comme des types normaux, fatigués, médiocres. Ce n’est pas une parodie, mais une façon de ramener le mythe à hauteur d’hommes, de femmes aussi. Kaamelott renverse la verticalité du pouvoir : il montre les puissants dans leur banalité, leur fragilité, leur lassitude.

Et si cela fonctionne, c’est aussi parce qu’Astier a fait parler les figures mythiques avec la langue du XXIe siècle. Dans un décor médiéval, les personnages s’expriment comme des employés de bureau, des amis de bistrot, des parents épuisés. Cette friction entre langue contemporaine et cadre légendaire crée l’identification. Elle donne au spectateur le sentiment d’appartenir au monde qu’il regarde, d’en comprendre les logiques, les silences, les ratés. Ce mélange de trivialité et d’archaïsme est un coup de génie : il fabrique la proximité sans détruire totalement le mythe et sa poésie.

Ce geste de désacralisation ouvre paradoxalement la voie à une transformation. Les sociologues Roberta Shapiro et Nathalie Heinich dans un texte de 1992, appellent « artification » le processus par lequel une pratique populaire se requalifie en art. Les premiers Livres en posent les conditions : une forme mineure, un humour accessible, une création située du côté du commun, conçue pour la télévision. Rien, alors, ne destine Kaamelott à devenir une « œuvre ». Et pourtant, c’est de cette marginalité que naît la possibilité du basculement.

Vers l’auto-légitimation

Le Livre V (2007) en marque la rupture. Les épisodes s’allongent, la lumière se densifie, le ton s’assombrit. Arthur doute, s’épuise, vacille. Le comique devient tragique. « Oui, mais j’essaye de faire en sorte que la comédie soit un genre sérieusement fait. » Ce glissement n’est pas un simple effet de style : c’est un changement de position. L’humoriste cherche la gravité, l’auteur la légitimité. La plupart du temps, comme l’ont montré Roberta Shapiro et Nathalie Heinich, l’artification passe par les institutions : critiques, festivals, musées, élites cultivées.

Astier, lui, ne passe par personne. Il se légitime seul. Ce que Heinich et Shapiro décrivent comme un processus social devient ici un geste individuel. L’auteur populaire s’auto-institue artiste, artistisation dit-on dans ce cas. À l’inverse du peintre Jean-Michel Basquiat – dans un autre champ artistique –, dont l’artification n’a pas résulté d’une affirmation personnelle, mais est passée par le biais des galeristes, des critiques et des collectionneurs qui ont fait sa reconnaissance artistique. Là où Basquiat a été consacré par les institutions du monde de l’art, Astier s’institue lui-même, sans médiation, par la seule cohérence de son œuvre et de sa posture.

Cette auto-artistisation, sociologiquement rare, traduit un renversement : ce n’est plus le haut qui consacre le bas, mais le bas qui s’élève par la forme. Avec le succès viennent les moyens financiers certes, mais le passage à l’œuvre se trouve plutôt dans l’affirmation de la démarche artistique que dans la possibilité économique.

C’est notamment à travers la musique que l’on observe ce mouvement. Astier, formé au conservatoire régional de Lyon, compose lui-même ses bandes originales. Dans les premiers Livres, elles sont discrètes, parfois synthétiques. À partir du Livre VI, elles deviennent symphoniques, portées par l’Orchestre philharmonique de Lyon. Les titres latins ou plus solennels – Dies Irae, la Bataille de Camlann – annoncent le passage du profane au sacré, de l’anecdotique à l’épopée. Dans Kaamelott – Partie 1 – Premier Volet (2021), le premier film de la trilogie qui fait suite à la série télévisée, la musique envahit l’image, la solennité devient quasi religieuse. Les critiques y ont vu de la pompe, un excès d’ambition. Mais il faut y entendre une forme de sincérité : le désir de faire œuvre, de hisser le rire au rang d’émotion durable.

Chez le philosophe et sociologue allemand Axel Honneth, la reconnaissance n’est pas qu’une forme d’approbation sociale, c’est une condition de la subjectivité morale : être reconnu, c’est se savoir légitime. Dans Kaamelott, cette quête se rejoue à l’échelle d’une création. Ce n’est plus la reconnaissance du public que cherche Astier, mais celle d’un regard symbolique : prouver que le comique peut être une forme sérieuse.

Ce besoin de reconnaissance transforme la relation au spectateur. Dans les premiers Livres, on rit avec les personnages. À partir du Livre V, on les observe : Le format sitcom (sketchs courts, chute comique) disparaît au profit d’une narration feuilletonnante ; les personnages ne sont plus des figures comiques mais des figures blessées ; le rire devient rare et, lorsqu’il subsiste, il est souvent amer ou réflexif. Le rire collectif se fait contemplation solitaire.

Astier concentre toutes les fonctions – écriture, réalisation, montage, musique – comme pour garantir la cohérence de son monde. C’est la réflexivité moderne, décrite par le sociologue britannique Anthony Giddens : celle d’un individu qui se construit dans le récit de sa propre cohérence. Arthur devient son double : un roi épuisé, obsédé par l’ordre, pris dans sa propre mélancolie.

Échapper au divertissement… sans y renoncer tout à fait

Cette recherche d’unité rejoint ce que le philosophe canadien Charles Taylor appelle « l’exigence d’authenticité » : être fidèle à soi, dire vrai. Astier rend sa série plus grave à la fois pour séduire et pour rester juste à ses propres yeux. Il veut que Kaamelott tienne, moralement et esthétiquement. Ce souci de sincérité a pourtant un coût : en cherchant sa cohérence intérieure, l’artiste s’éloigne de la logique collective qui fondait la série. Le rire partagé des premiers Livres laisse place à une introspection plus solitaire, où le créateur s’isole, à l’image de son roi.

L’historien et sociologue américain Christopher Lasch décrivait déjà cette tension : une société hantée par la quête d’admiration et la peur du ridicule. Kaamelott en devient la traduction artistique. Le film, avec ses plans lents et ses musiques liturgiques, incarne cette ambivalence : l’envie d’échapper au divertissement et la crainte d’être pris pour un simple amuseur. Mais sous la pompe, quelque chose d’intact persiste : le rythme du gag, la musicalité du dialogue, la tendresse du ridicule.

Astier a accompli sur lui-même le processus que Shapiro et Heinich attribuaient aux institutions. Il a élevé une forme populaire à la dignité d’une œuvre, sans renoncer à ce qui la rendait vivante. Ce faisant, il a produit une sociologie en acte : celle d’un créateur qui se bat contre les hiérarchies culturelles sans jamais cesser de les rejouer.

S’il faut limiter la portée politique que voudrait distiller Astier dans son œuvre, c’est sans doute pour cela qu’on reste attaché à Kaamelott. Parce qu’au-delà de la gravité, il demeure ce rire : celui de Perceval et de Karadoc, un rire qui pense. Réfléchir avant d’agir, puis agir quand même. C’est peut-être cela, au fond, Kaamelott.

Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)